"Le monde agricole doit évoluer"
Pour construire l’avenir avec une stratégie plus offensive, il faudrait se réapproprier les atouts hérités du passé. - © P. Le Douarin
Réussir Aviculture : Pourquoi dites-vous qu’en agriculture, il faut se méfier du mot « crise » ?
Roger Le Guen : Depuis plus d’un siècle, ce terme est constamment employé pour désigner à la fois des difficultés économiques et des difficultés de perspective du métier. De la part de la profession, c’est devenu un réflexe de dire (et pour l’État d’admettre) que l’agriculture va mal, même quand parfois les revenus sont en nette amélioration. Publiquement, les agriculteurs s’expriment souvent de façon plus pessimiste sur leur métier que les autres catégories, à tel point que l’opinion publique croit que ce secteur n’a plus aucun avenir. Or, les métiers des agriculteurs sont de plus en plus différents et leurs résultats inégaux. Certains gagnent bien leur vie, d’autres sont en survie. Pour parler de crise, en plus des éléments économiques, il faut aussi prendre en compte des phénomènes culturels.
C’est donc plutôt la culture professionnelle agricole qui est en crise ?
Les agriculteurs sont pris entre deux feux : d’un côté, une montée des risques économiques, et de l’autre une montée des exigences de type sociétal (sanitaires, environnementales, bien-être animal…) qui évoluent sans cesse. Ainsi, à travers le « développement durable », la société interpelle l’agriculture. L’État libéralise le secteur, tout en corsetant de plus en plus les conditions d’exercice du métier. La profession a l’impression de perdre son pouvoir politique et économique : c’est donc toute la gouvernance de l’agriculture qui est remise en cause. Il me paraît fondamental d’instaurer aujourd’hui de vrais dialogues au sein de la profession et pas simplement de donner le sentiment d’une soi-disant inéluctabilité des choses.
Comment faire pour redynamiser notre agriculture ?
Le cas de l’Allemagne montre que les situations ne sont pas inéluctables mais qu’elles dépendent de volontés, de stratégies et d’organisations appuyées par le pays. La France a beaucoup d’atouts pour reprendre une position plus forte. Cela passe par la conception d’une culture à la fois alimentaire et agricole. Notre pays dispose d’une très grande diversité des savoir-faire et d’une image extérieure extrêmement positives, mais mal exploités. Cette dynamique passe par une culture alliant agriculture et industrie, adaptée à des marchés segmentés, faits de produits de plus en plus transformés. Or en France, la tendance est au cloisonnement, avec de nombreuses oppositions : bio-conventionnel, filièreterritoire, agriculture-industrie, industrie agroalimentaire- distribution, traditions du passé-modernité actuelle ou à venir. Il s’agit de remettre en cause des schémas intellectuels, d’opérer une révolution dans notre culture et notamment la formation des jeunes.
Ceci suppose de réinventer le métier d’agriculteur ?
Oui et ce sera difficile, d’abord à cause des situations de rente. De plus, la profession a attendu d’être acculée au changement pour se poser la question du « comment ». La question des quotas laitiers est symptomatique. Une des conditions de sortie de la crise est que ses différents acteurs prennent la parole pour se parler, entre soi et vers l’extérieur, pour formuler des idées nouvelles. Pour cela, il faut vaincre un paradoxe : les agriculteurs sont dynamiques, créatifs, capables de s’adapter rapidement, mais le changement est souvent vécu sur un mode négatif, à travers leurs institutions. Par ailleurs, de même que la société s’intéresse de plus en plus à l’agriculture, l’agriculture doit s’intéresser à la société, en prenant en compte la question du développement durable et en débattre avec ses partenaires. C’est ainsi que la profession agricole pourra contribuer activement à la refabrication d’une société qui ne sait plus trop où elle est et vers où elle va.
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